Les éditeurs de logiciels ne créent quasiment plus d’emplois... en France
Pendant ces 5 années pourtant, l’ensemble du secteur "Logiciels, Conseil & Services informatiques" a connu une bonne croissance qui n’a visiblement profité qu’aux activités de services avec environ 10 000 créations d’emplois nettes par an.
Ces créations d’emplois sont cependant plus faibles que ne le laissent entendre certaines organisations (ex. Syntec numérique, qui communique habituellement sur un volume de 15 000 à 20 000 créations d’emplois par an) et surtout certaines études (ex. rapport McKinsey sur l’impact économique d’internet en France de Mars 2011, rapport Dares/Com.Gen.au Plan sur les métiers en 2015), souligne Régis Granarolo, Président du MUNCI.
Une croissance sans emplois
Il est frappant de constater, chaque année, des différences notoires entre ces chiffres publics, qui sont exhaustifs, et ceux communiqués par certaines études telles que le Truffle Capital ou le Global Software Leaders.
Ainsi, en avril 2010, Truffle Capital annonçait la création de 2700 postes en 2009 (en pleine crise…) par les 100 premiers éditeurs français (à lire), tandis que pôle-emploi dénombrait quant à lui… la perte de 1300 emplois !
En terme de chiffre d’affaires, un autre observatoire, l’EuroSoftware 100, avait d’ailleurs remis en question les chiffres du Truffle 100 quelques mois plus tard : lire à ce sujet le paragraphe « Des observatoires en contradiction » dans l’article EuroSoftware 100 : le logiciel français en léger repli (01net, 13/07/2010).
Comment expliquer, d’une part, de telles différences entre ces chiffres, d’autre part un tel décalage entre la croissance du secteur (+14% en 2010) et le volume si faible des créations d’emplois… ce qui fait penser à une "croissance sans emplois" ?
Une des explications possibles est celle du développement de l’offshore : les éditeurs communiquent sur leurs créations d’emploi au niveau mondial, tandis que les statistiques publiques de Pôle-emploi ne prennent en compte que les effectifs en France… (exemple récent)
Constats et propositions
Outre le développement de l’offshore, la stagnation de l’emploi dans notre industrie du logiciel s’explique aussi par le fait que nos plus grands éditeurs passent les uns après les autres sous contrôle étranger : ces dernières années, plusieurs acteurs importants ont quitté le Top 100 tels que Business Objects, GL Trade, Ilog, Viveo, Emailvision…
La réalité est implacable :
14 des 15 premiers éditeurs de logiciels au monde sont américains, de même que le système d’exploitation, la suite bureautique et le moteur de recherche les plus utilisés au monde
Les 100 premières entreprises européennes du secteur du logiciel représentent un chiffre d’affaires total inférieur de moitié à celui de Microsoft. L’Allemagne génère la moitié du chiffre d’affaires total, devant le Royaume-Uni (environ 19%) et la France (environ 11%, dont la moitié avec Dassault Systèmes…).
Alors que certaines grandes puissances (Russie, Inde, Chine…) utilisent déjà ou développent leur propre moteur de recherche et parfois même leur propre système d’exploitation, l’Europe, au contraire, ne cesse d’accroître sa dépendance technologique vis-à-vis des USA.
L’Europe et la France doivent faire preuve d’un plus grand réalisme économique vis-à-vis des « prédateurs » américains et asiatiques dont les acquisitions et prises de participation dans les sociétés IT européennes augmentent chaque année, et qui s’efforcent constamment d’imposer leurs experts, organisations et protocoles dans la gouvernance mondiale des TIC.
Le rapport Carayon de Juillet 2006 avait préconisé une industrie du logiciel (et de l’Internet) plus indépendante au niveau européen. Le candidat Sarkozy à l’élection présidentielle de 2007 avait lui-même déclaré : « j’ouvrirai le débat de l’indépendance technologique européenne » (source JDnet)…
De plus, la France est clairement à la traine en matière de recherche et d’innovation dans le secteur IT : c’est ce qu’a montré notamment l’enquête 2009 du CNISF (voir notre article : Enquête Cnisf 2009 : le secteur IT (SSII, éditeurs...) toujours à la traine sur les salaires et l’innovation, partie Innovation/Recherche).
Les emplois IT sont créés essentiellement dans les activités de prestations de services informatiques (SSII), comparables bien souvent à de "l’intérim de luxe", en raison notamment de l’externalisation croissante de l’informatique des entreprises.
C’est là un problème majeur pour l’attractivité de nos professions : il faudra redonner aux étudiants d’autres perspectives que la seule prestation de services pour revaloriser l’attractivité de nos métiers ! Celle-ci devra passer nécessairement par le développement de notre industrie du logiciel et celui de grands projets technologiques (français et européens), plus généralement par le soutien à l’innovation et à la recherche dans les TIC.
Le MUNCI considère que l’aide au financement et le soutien à l’international sont des approches nécessaires mais insuffisantes pour le développement de notre industrie du logiciel et pour faire passer nos éditeurs du stade de la PME à celui de l’ETI.
Pour faire émerger des champions du logiciel et de l’Internet dans le Vieux Continent, aucune proposition ne doit être taboue :
Recommandations d'achats de logiciels & services (voire obligations par quotes-parts) auprès des acheteurs publics favorisant prioritairement les fournisseurs français et européens, ainsi que les logiciels libres, avant les fournisseurs extra-européens.
A ceux qui nous répondent que toute velléité de "patriotisme économique", ou "préférence européenne", serait sanctionnée en retour sur les marchés internationaux, nous répondons :
- que de nombreux pays (USA, Asie…) pratiquent déjà ce "patriotisme économique" avec leur propre industrie du logiciel plus ou moins discrètement (…)
- qu’il ne s’agit pas non plus d’acheter exclusivement français ou européen et que les commandes publiques ne représentent que 10 à 15% du marché
- que cela n’entraverait probablement pas le développement de notre industrie du logiciel… dans les pays qui ne sont pas eux-mêmes exportateurs de logiciels !
Ajout du logiciel dans la liste des secteurs stratégiques de l’économie française : loi « Breton » du 26 juillet 2005 et décret du 31 décembre 2005 définissant les secteurs stratégiques dans lesquels le gouvernement peut s’opposer à la prise de contrôle d’une entreprise française par un investisseur étranger (hors UE).
Extension de « L’European Small Business Act » aux marchés privés : approuvé par le Conseil européen en 2008, puis en France par le décret du 20 février 2009, le « SBA » à la française permet de réserver, à titre expérimental et pendant cinq ans, jusqu’à 15% des marchés publics aux PME innovantes. Cependant, ce décret n’est pas suivi d’un réel engagement par les adjudicateurs et entités adjudicatrices de la commande publique. Il s’agirait surtout de l’étendre aux marchés privés, tout au moins pour les grandes entreprises, en faveur des PME comme des TPE.
Ces propositions figurent dans la contribution du MUNCI remise au Secrétariat de M. Eric BESSON, Ministre en charge de l’Economie Numérique, dans le cadre de la consultation publique du plan « France Numérique 2020 ».
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le 21/05/2012 à 03:00